Qu’est-ce qu’une projection psychologique ?

Lorsque l’on entend « projection » on peut penser à une séance de cinéma : on s’assoit dans la salle, la lumière s’éteint, le rideau s’ouvre, un pinceau de lumière va baigner l’écran et le film commence. La projection psychologique, c’est la même chose, avec quelques petites variantes : la salle noire représente notre cerveau, la toile blanche de l’écran, c’est une personne qui nous fait face ; et le film, ce sont les images que nous avons dans notre inconscient.

On « projette » sur quelqu’un quand on lui attribue des qualités, des défauts, des intentions qu’il n’a pas en réalité. C’est un phénomène banal, presque quotidien : votre chef de service est de mauvaise humeur au moment où vous arrivez. Vous attribuez cette grise mine au fait d’avoir quitté le bureau hier avec une demi-heure d’avance, et vous l’entendez mentalement penser : « Tu vas voir, mon vieux, je t’aurai. » Ou encore, votre fille rentre du lycée en pleurant et se précipite dans sa chambre en claquant les portes ; vous vous dites qu’elle a raté le devoir de maths (ou de français) qu’elle devait faire en classe ce matin et qui vous turlupinait depuis plusieurs jours car vous aussi vous étiez nul en maths et en français à son âge.

En réalité, vous avez tout faux : votre chef de service venait d’apprendre que le carburateur de sa voiture devait être changé ; quant à votre fille, son devoir de français (ou de maths) a été repoussé d’une semaine mais elle vient d’apprendre que sa meilleure copine a eu une relation il y a six mois avec son petit ami. Autrement dit : une projection psychologique, ça consiste bien à se faire du cinéma, mais avec un scénario maison, et en faisant jouer à ceux qui nous entourent les rôles que nous leur écrivons sans nous en rendre compte.

C’est dire que la projection psychologique est le moyen le plus sûr de se tromper. La personne objet de la projection peut bien sûr être étrangère à votre entourage ; il est sain de ne pas aduler ceux qui veulent se faire passer pour des stars, mais la colère, la méfiance, et l’agressivité irrationnelles que l’on éprouve parfois pour un personnage public sont toujours suspectes d’être le résultat d’une projection. Car la projection, c’est une manière d’habiller, de « travestir » une personne avec qui nous nous trouvons d’étranges points communs et que nous chargeons de sentiments coupables dont nous ne voulons pas admettre la présence en nous-mêmes.

Plus ces sentiments sont puissants, plus la projection est forte, et plus l’agressivité augmente en conséquence.

Les conséquences sociales les plus extrêmes des phénomènes de projection sont la chasse aux sorcières, la censure, et la guerre. Un groupe humain accuse un autre groupe humain de vouloir le dominer ou l’agresser. Et, sans attendre d’en avoir la moindre preuve, il cherche à le dominer ou à l’éliminer à titre soi-disant « préventif ». C’est l’inquisiteur ou le censeur qui, torturé par ses propres fantasmes ou frustrations sexuelles, reproche les pires turpitudes à Madame Bovary de Flaubert, à La Religieuse de Jacques Rivette, à la Dernière tentation du Christ de Scorcèse, ou à n’importe quelle émission de télévision où l’on prononce le mot sexe. Et ne parlons pas du politicien qui en accuse un autre de vouloir éradiquer la planète à coups d’armes de destruction massive.

Les projections, qui illustrent parfaitement le sage proverbe enfantin « c’est celui qui le dit qui y est » sont utilisées comme des armes redoutables, quotidiennement, par des individus moins puissants mais tout aussi nocifs que les grands de ce monde et qui nous pourrissent la vie j’ai nommé : les manipulateurs. Qu’est-ce qu’un manipulateur, comment le reconnaître et comment lui échapper ?

 

Source : “Odyssée”, FRANCE INTER